Le mensonge (2) Il ment comme un arracheur de dents

Se tromper ou mentir ? Tromper l'autre ou faire une erreur ?

- Tu as mordu Jules. - Non - Si, je l'ai bien vu, tu as mordu Jules. - NON ! c'est pas vrai ! - Victor, tu mens. (ma parole -dit une jeune stagiaire à une éducatrice- il ment comme un arracheur de dents).

Celui qui a mordu Jules a deux ans et demi. Il arrive souvent qu'une scène se déroule pendant qu'on est en coulisses, alors que nous sommes pourtant à 30 centimètres de l'arène. Et Jules avait dû faire à Victor un coup de trafalgar, lequel par pulsion, lui a repris en quelque sorte ce qui lui avait été dérobé. Faute de mots qui devraient faire mal, c'est la mâchoire qui parle.

Victor, en disant "non je ne l'ai pas mordu" (même s'il ne sait pas le formuler ainsi) n'est pas dans le mensonge. Il est dans la protection, sentant intuitivement, face aux pleurs de Jules et aux réflexions peu amènes des adultes, qu'il a commis un acte négatif et réprouvé. Peut-être craint-il obscurément la colère d'une grande personne, le rejet, une gronderie, sans avoir conscience que son refus d'accepter la réalité (il a mordu la main du copain) va être assimilé à un mensonge.

Victor n'est pas dans cette conscience-là, n'a pas élaboré sa pensée suffisamment, à deux ans et demi, pour mentir au sens consensuel du terme. Il a répondu par réflexe, et pour se protéger. Ce qui est le cas de la petite fille au cheval bleu, qui avait besoin de se garantir un espace bien à elle afin d'apprivoiser imaginaire et réalité.

D'ailleurs, la scène entre Victor et Jules sera reprise avec eux, par une professionnelle, et Victor, bien ennuyé, expliquera avec ses mots et ses gestes, que Jules est un vilain machin qui lui avait dérobé un jouet. Les deux enfants reprendont, ensemble, leur relation, sans rancune aucune.

Durant un long moment, pendant le développement de l'enfant, il semble important de distinguer mentir et se tromper. Ce que nous prenons pour un mensonge procède parfois d'une simple maladresse.

Il y a eu également cette enfant, âgée de 5 ans, sachant lire, près de la caisse d'un grand magasin. Elle avait pris un paquet de bonbons, le serrant dans ses mains. A la sortie, la sirène avait alerté le gardien du temple, faisant sursauter les clients qui regardaient avec suspicion la maman ahurie. Le gardien du temple, un grand baraqué en costume accusa l'enfant : - Elle a volé un paquet de bonbons. La petite-fille, bonne liseuse mais mal adaptée aux ruses de l'incitation à l'achat, pressentant le drame qui divisait les adultes, répétait - Je ne l'ai pas volé, le magasin me l'a donné. - Menteuse, dit le costume baraqué. - Si, a soutenu l'enfant, le menton tremblant : - Servez-vous. C'était marqué, maman. C'était marqué. Servez-vous.

Il y a des mensonges qui n'en sont pas, et qui relèvent de l'erreur : par exemple, d'une mauvaise compréhension du sens ou d'une méconnaissance des codes sociaux.